On Kawara
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On Kawara, est né en 1933 à Kariya, au Japon. Après avoir s’être intéressé à la philosophie occidentale, la théorie psychanalytique et la politique à Tokyo, le jeune artiste commence à produire, au début des années 1950, des œuvres figuratives très graphiques teintées par le Surréalisme. Entre 1955 et 1956, marqué par la tragédie des bombardements survenus dans son pays natal, l’artiste réalise un ensemble de dessins, Death Masks, destinés à composer l’ouvrage Portraits de Japonais qui demeurera inachevé. On Kawara tirera de cette production quelques dizaines de dessins qu’il publiera sous le nom de Thanatophanies (désignant littéralement des « Apparitions de la mort »).
Devenu une figure importante de l’avant-garde tokyoïte, On Kawara quitte le pays en 1959 et s’installe quelques années au Mexique, avant de s’établir à New York, après un bref passage à Paris. Dans un atelier sur Thirteenth Street [1], l’artiste commence à explorer, à travers des peintures et des dessins, des systèmes de signes jouant sur la circulation entre la signification des mots et leur matérialité plastique. Dans ses Codes (1965), chaque lettre de l’alphabet est remplacée par des traits diagonaux de couleur ; On Kawara développe un langage codé qui laisse apparaître, après une lecture assidue des décrypteurs, parfois des lettres d’amour, ou des paroles de chanson.
Ces travaux de jeunesse préfigurent déjà la volonté de l’artiste de verser dans un signe codifié – le chiffre, la lettre - un sens qui dépasse la littéralité : « On Kawara, […], a dès le départ utilisé en tant que sujet « insignifiant » et neutre, ce qui se donnait le plus directement et le plus immédiatement - à savoir les systèmes et les structures conventionnelles qui régissent et mesurent le cours de sa vie sur terre. [2] » C’est ainsi qu’il met en place un certain nombre de protocoles auxquels il restera fidèle toute sa vie durant : le 4 janvier 1966, il débute The Today Series of Date Paintings. Sur une toile dont le format varie de 20,5 x 25,5 cm à 155 x 226 cm, l’artiste réalise un monochrome d’une couleur foncée au centre duquel est peinte la date du jour de réalisation de la toile, dans la langue du pays dans lequel il se trouve alors. Chacune de ces toiles est conservée dans un coffret en carton réalisé sur mesure, contenant également une coupure de presse locale datée du jour correspondant. On Kawara tient également un journal couvrant la production annuelle de Date Paintings : les notes sont prises dans la langue du pays dans lequel l’artiste a passé le premier jour de l’année. Un calendrier local est utilisé pour répertorier la taille et la date de ses peintures, tandis que des échantillons de la couleur originale de chaque peinture sont associés à des séries de photographies montrant certains aspects de l’environnement. Enfin, On Kawara donne, dans ses journaux, un sous-titre à chacune de ses toiles.
Au fil des années, il enrichit les modalités de production de son œuvre, inscrite dans le temps et l’espace : entre 1966 et 1968, il commence diverses séries qui composent ensemble les jalons d’une autobiographie intégrant des éléments à la fois sociaux, culturels, temporels et géographiques. I Read [J’ai lu] désigne sa collection, rassemblée rigoureusement dans des classeurs, de coupures de presse et les sous-titres qui y sont bien souvent associés. I Got Up At [Je me suis levé à] désigne la pratique consistant à marquer d’un tampon chaque matin une carte postale de l’heure à laquelle il s’est levé, avant de l’envoyer à une personne de son entourage. Il débute en 1968 I Met, dans le cadre de laquelle il inscrit le nom des personnes que l’artiste a rencontrées au cours des dernières vingt-quatre heures, listées sur des feuilles séparées et marquées de la date à l’aide d’un tampon. I Went [Je suis allé] retrace l’itinéraire quotidien d’On Kawara, tracé au stylo bille rouge sur la photocopie d’un plan. La série des télégrammes I Am Still Alive [Je suis toujours vivant] est amorcée quant à elle en 1969, et consiste pour l’artiste à envoyer dans le monde entier cette formule, dans le cadre d’une correspondance privée ou comme des signaux de vie en réponse à « des requêtes de la part du milieu artistique. [3] » On Kawara s’adonnera de la même façon à une série de peintures marquant le lieu par l’inscription de la longitude et de la latitude, ainsi qu’à la réalisation d’un ouvrage, One Million Years, dans lequel, « en comptant à rebours depuis l’année de sa création, un million d’années sont inscrites année par année. C’est comme si le système de numération des années que les hommes ont inventé comparativement récemment, avait été prolongé en arrière dans le passé, là où personne ne pouvait encore dire de lui-même qu’il était « toujours vivant ». Le sens de sa vie est maintenant pour On Kawara sous le signe de ce système du temps. [4] » Il développe de la même façon un volet dirigé vers le futur.
Ces notations obsessionnelles et rigoureusement précises de l’artiste sur la place qu’il occupe à un moment donné dans le monde agissent comme un rituel de réassurance qui, par sa continuité, « exorcise la discontinuité de l’existence [5] », précisément manifesté par la formule très littérale du I Am Still Alive. Alors même que le travail d’On Kawara est caractérisé par une certaine incisivité et une certaine objectivité des signes rassemblés, il n’en demeure pas moins que l’essence et le sens de son travail ne sont pas véhiculés par les lettres et les chiffres qui sont écrits et collectés. L’ensemble des protocoles mis en place s’inscrivent dans la recherche profonde d’une définition sociale, topographique et temporelle de l’être. Les coupures de journaux, les dates, la liste des personnes rencontrées permettent d’attester d’un « ça a été », qui appelle à des données qui, comme la photographie, témoignent avec objectivité. En cherchant à « consigner les faits de sa propre existence à travers le passage du temps [6] », l’artiste met en place des procédures si précises et répétitives qu’il en vient presque à nier sa propre existence lorsque ce dernier manque à les suivre : chaque fois qu’une Date Painting n’est pas terminée à temps, On Kawara la détruit, et fait disparaître par-là, toute trace de sa présence. Et si son travail constitue une manifestation permanente de sa survivance, On Kawara fonde un mode de vie qui le conduit à un isolement tout particulier : reconnu comme un grand artiste conceptuel, ce dernier a fui la plupart des manifestations artistiques, y compris ses propres vernissages, n’a laissé que très peu de sources, de textes d’artistes. En écho aux enjeux qui ont traversé son travail, On Kawara est demeuré silencieux.
Malgré cela, son travail est assez rapidement exposé : il participe notamment à la Biennale de Tokyo en 1970, à l’exposition Information au Museum of Modern Art de New York la même année, à la documenta 5 en 1972, puis à de nombreuses expositions personnelles et collectives dans des institutions internationales. Parmi les étapes majeures de sa carrière figurent notamment On Kawara : 1973 – Produktion eines Jahres à la Kunsthalle de Berne en 1974, On Kawara 97 « Date-Paintings » consécutives, journaux de 1966 à 1975 au Centre Georges Pompidou à Paris en 1977, Continuity/Discontinuity 1963–1979 au Moderna Museet de Stockholm en 1980, au Museum Boijmans Van Beuningen de Rotterdam en 1991, et la rétrospective Whole and Parts, 1964–1995, présentée de 1996 à 1998 dans plusieurs institutions européennes et japonaises. Son œuvre connaît aussi une grande rétrospective, On Kawara – Silence, au Guggenheim en 2015. Ses œuvres ont aujourd’hui été acquises par de nombreuses institutions, parmi lesquelles le Centre Georges Pompidou à Paris, le Museum of Modern Art, le Metropolitan Museum of Art et le Whitney Museum à New York, la Tate à Londres ou encore le Moderna Museet à Stockholm.
On Kawara décède en 2014 à New York.
NOTES
1. RALES, Emily Wei (dir.), REEVE, Anne (dir.) et NEMEROV, Ali (dir.), On Kawara, Potomac Md. : Glenstone, 2018, p. 7.
2. DENIZOT, René, Les images quotidiennes du pouvoir : On Kawara au jour le jour, Paris : Yvon Lambert, 1979, p. 21.
3. Ibidem, p. 18.
4. Ibidem, p. 31.
5. Ibidem, p. 36.
6. RALES, Emily Wei (dir.), REEVE, Anne (dir.) et NEMEROV, Ali (dir.), On Kawara, Potomac Md. : Glenstone, 2018, p. 7.